December 11, 2010

“J’étais sur la Bourgogne, tu sais, le jour où elle a fait naufrage. Javais dix-sept ans. C’est te dire mon age aujourd’hui. J’était excellente nageuse et pour te prouver que je n’ai pas le cœur trops sec, je te dirai que, si ma première pensée était de me sauver moi-même, ma seconde était de sauver quelqu’un. Même je ne suis pas bien sûre que ce n’ait pas été la première. Ou plutôt, je crois que je n’ai pensé a rien du tout; mais rien ne me dégoûte autant que ceux qui, dans ces moments-là, ne songent qu’à eux-même ((…)) La manœuvre fût si mal faite que le canot, au lieu de poser à plat sur la mer, piqua du nez et se vida de tout son monde avant même de s’être empli d’eau. Tout cela se passait à la lumière de torches, de fanaux et de projecteurs. Tu n’imagine pas ce que c’était lugubre. Les vagues étaient assez fortes, et tout ce qui n’était pas dans la clarté disparaissait de l’autre côté de la colline d’eau, dans la nuit. Je n’ai jamais vécue d’une vie plus intense; mais j’étais aussi incapable de réfléchir qu’un terre-neuve, je suppose, qui ce jette a l’eau. Je ne comprend même plus bien ce qui a pu ce passer; je sais seulement que j’avais remarqué, dans le canot, une petite fille que cinq ou six ans, un amour; et tout de suite, quand j’ai vu chavirer la barque, c’est elle que j’ai résolu de sauver. Elle était d’abord avec sa mère; mais celle-ci ne savais pas bien nager; et puis elle était gêné, comme toujours dans ces cas-là, par sa jupe. Pour moi, j’ai dû me dévêtir machinalement; on m’appelais pour prendre place dans le canot suivant. J’ai dû y monter puis sans doute j’ai sauté à la mer de ce canot même; je me souviens seulement d’avoir nagé assez longtemps avec l’enfant cramponné à mon cou. Elle était terrifiée et me serrait la gorge si forte que je ne pouvait plus respirer. Heureusement, on a pu nous voir du canot et nous attendre, ou ramer vers nous ((…)) dans ce canot,  nous étions, entassé, une quarantaine, après avoir recueilli plusieurs nageurs désespérés, comme on m’avais recueillie moi-même. L’eau venait presque à ras du bord. J’étais à l’arrière et je tenais pressé contre moi la petite fille que je venais de sauver, pour la réchauffer et pour l’empêcher de voir ce que, moi, je ne pouvais pas ne pas voir: deux marins, l’un armé d’une hache et l’autre d’un couteau de cuisine ((…)) ils coupaient les doigts, les poignets de quelques nageurs qui, s’aidant de cordes, s’efforçaient de monter dans notre barque ((…)) “S’il en monte un seul de plus, nous sommes foutus. La barque est pleine.” Il a ajouté que dans tous les naufrages on est forcé de faire comme ça; mais que naturellement on n’en parle pas.”

“Quand je suis revenus à moi, j’ai compris que je n’était plus, que je ne pourrais plus jamais être la même, la sentimentale jeune fille d’auparavant; j’ai compris que j’avais laissé une parti de moi sombrer avec la Bourgogne, qu’à un tas de sentiments délicats, désormais, je couperais les doigts et les poignets pour les empêcher de monter et de faire sombrer mon cœur.”

Elle regarda Vincent du coin de l’œil, et cambrant le torse en arrière:

“C’est une habitude à prendre.”

Puis comme ses cheveux mal retenus s’étaient défaits et retombaient sur ses épaules, elle se leva, s’approcha du miroir, et, tout en parlant, s’occupa de sa coiffure.

“Quand j’ai quitté l’Amérique, peu de temps après, il me semblait que j’étais la toison d’or et que je partais à la recherche d’un conquéreur. J’ai pu commettre des erreurs… et peut-être que j’en commets une aujourd’hui en te parlant comme je fais. Mais toi, ne va pas t’imaginer, parce que je me suis donnée à toit, que tu m’a conquise. Persuade-toi de ceci: j’abomine les médiocre et ne puis aimer qu’un vainqueur. Si tu veux de moi, que ce soit pour t’aider à vaincre. Mais si c’est pour te faire plaindre, consoler, dorloter…, autant te le dire tout de suite: non, mon vieux Vincent, ce n’es tpas moi qu’il te faut: c’est Laura.”

((…)) Vincent, tout en marchant, médite; il éprouve que du rassasiement des désirs peut naître, accompagnant la joie et comme s’abritant derrière elle, une sorte de désespoir.

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